L'anthologie de Charles Trenet en 19 CD

Coffret Charles Trenet

Warner Music publie une anthologie de l'oeuvre de Charles Trenet présentée dans un élégant coffret illustré avec un portrait du fou chantant par Jean Cocteau. Le chanteur poète aurait aujourd’hui 105 ans, cette édition rappelle l’influence qu’il a eue et qu'il conserve sur la chanson française. Le coffret blanc, toilé, numéroté, recèle un véritable trésor pour tout amoureux de la chanson française : plus de quatre cents chansons restaurées, parmi lesquelles deux cent cinquante ont été remastérisées, présentées sur dix-neuf CD et par ordre chronologique. Chacun des disques est illustré par une photo de Trenet, datant de la période évoquée. Quatre cents sur les mille écrites par l'inventeur de la chanson moderne. On voyage ainsi de "Je chante" (première chanson publiée en 1937) jusqu’à "Pars si tu veux" (dernière chanson de l'album posthume édité en 2006). Entre les deux, se déroule une vie d’artiste tout entière consacrée à la chanson et à la poésie. De l'une à l'autre, l'interprète, ou en tout cas sa voix, ne paraît pas avoir vieilli.

Ce qui frappe dès la première écoute, c’est la persistance de la fraîcheur poétique et de l’inspiration. On notera bien quelques chansons dispensables ("L'âne et le gendarme" en 1955, par exemple) mais pour quelques facilités excusables, combien de merveilles qui, bien souvent touchent à l’essentiel ? Et même dans ces œuvrettes oubliables, Trenet parvient toujours à nous étonner par les images qu’il suscite en nous et les ambiances qu’il parvient à faire naître de son subtil cocktail paroles/mélodies. Les années et les décennies passent. Cet adulte au regard toujours étonné, continue d'inventer son enfance, chanson après chanson, lui qui, dans la réalité, en fut privé.

Charles Trenet est optimiste. Même s’il lui arrive de chanter la nostalgie, comme par exemple dans "Mes jeunes années", il en profite toujours pour vanter la France et ses paysages, le bonheur d’avoir été jeune, la découverte des sentiments amoureux.
S'il garde toujours le sourire au coin des lèvres, la mort se cache pourtant dans un très grand nombre de ses chansons. Qu'il s'agisse d'histoires un peu folles, de comptines amusées ou d'évocations nostalgiques, la mort est toujours là, non comme une sourde menace, mais comme une image de la vie, dans le miroir renversé de la destinée. La mort est là, dans les chansons de Trenet dès la première "Je chante" (Je me suis pendu cette nuit...), comme elle nous accompagne tout au long de notre existence, fauchant l'un ou l'autre et finalement l'un et l'autre. Elle est le prix à payer dans les chansons pour régler le droit d'avoir, un jour, eu ces vingt ans que chante Trenet plus souvent qu'à son tour.

L’écriture de Charles Trenet paraît couler de source, tout comme semblent simples ses mélodies. Même s’il disait de lui-même "Je fais des chansons, comme un arbre fait des pommes", ses œuvres sont ciselées, chaque mot est à sa place et chaque note est irremplaçable. Et même lorsqu'il assure avoir écrit "L'âme des poètes", son testament artistique, en quelques instants sans en modifier le premier jet, Charles Trenet livre une chanson immédiatement intouchable.

Trenet est, dès ses débuts en duo avec Johnny Hess (répertoire absent du coffret) un compositeur influencé par le jazz, ce qui explique qu’encore aujourd’hui certaines de ses mélodies, et "La mer" en est un exemple parfait, sont reprises par les plus grands, les Américains étant d’ailleurs persuadés que la version française est une adaptation d’un air de chez eux. Mais l'influence de la musique dite classique sur les mélodies de Trenet, plus subtile, n'est pourtant pas à négliger. L'introduction de "Je chante" porte l'influence des révolutionnaires musicaux que furent en leur temps des compositeurs comme Debussy ou Ravel.

La promenade dans le coffret de l’intégrale donne aussi la chance de découvrir des perles cachées par les plus grands succès. Tout le monde connaît "L'âme des poètes", " La mer", "Mes jeunes années", "Le jardin extraordinaire", un peu moins "La java du Diable", "Où sont-ils donc ?" et "Il y avait des arbres". Certaines chansons, complètement méconnues méritent pourtant qu'on s'y attarde à l'occasion de l'exploration de ces 19 CD. On y trouve les racines des générations qui ont suivi celle de Trenet. Les plus grands auteurs compositeurs interprètes reconnaissent Trenet comme leur père en poésie et en chanson. Charles Aznavour, qui signe la préface du livret rédigé par Jacques Pessis, résume ainsi l'influence du fou chantant: "Y a-t-il un avant et un après Trenet ? Certainement ! Et tant pis pour ceux qui l'ignorent ! Il a changé notre manière de penser, chanter et avant tout d'écrire nos chansons ! La poésie en musique ! Brassens, Brel, Lama, Gainsbourg, Aznavour (hé oui!) et tant d'autres... ". D'autres au premier rang desquels il faudrait surtout citer Jacques Higelin qui, tout au long de sa carrière, fait souffler l'esprit de Charles Trenet, jamais démodé.

Le travail réalisé sur les enregistrements (dont les références, dates d'enregistrements d'après les feuilles de studio originales sont souvent consignées dans le livret) est absolument magique. Alors que la plupart des chansons datant de la même période portent irrémédiablement la marque de leur âge avec grattements, souffle, manque de présence ou de clarté, la voix de Trenet paraît enregistrée hier. Même sur les enregistrements les plus anciens. Et ce qui étonne plus encore, c’est que la magie n’a pas souffert de cette mise au net d’un son parfois vieux de trois-quarts de siècle.

L'illustration du coffret anthologie de Charles Trenet, sorti le 3 novembre 2017, est un dessin de Jean Cocteau.

Un triple album des plus célèbres chansons de Charles Trenet est publié en même temps que cette anthologie.

En vidéo ci-dessous --> La présentation du coffret anthologie de Charles Trenet - Y'a d'la joie !