NTM étudié à l’université de Manchester

NTM

Au sein du département "French Studies" (équivalent, en France, d’un département de langue, culture et civilisation étrangère), l’université de Manchester propose, depuis plusieurs années, un cours portant sur l’expression de la contestation dans la chanson française. S’articulant autour de l’étude d’artistes originaux comme Georges Brassens, Serge Gainsbourg ou NTM, les leçons du «Protest Music in France» ont tendance à intriguer du côté de l’hexagone. A leurs têtes, Barbara Lebrun, maître de conférence au sein de l’établissement britannique considère qu’il s’agit d’objets d’étude tout à fait légitime. Et visiblement intéressants puisque l’auteur de Protest Music in France (Ashgate, 2009) découvre une salle pleine à chaque rentrée.

Questions - Réponses avec Barbara Lebrun:

*Comment expliquez-vous le succès de votre cours «Protest Music in France» auprès des étudiants britanniques?

**Barbara Lebrun: Il faut savoir que tous nos étudiants doivent obligatoirement passer une année dans le pays de la langue qu’ils étudient. Les miens, en l’occurrence, reviennent donc d’une longue periode en France, où ils ont été exposés à la chanson française. En général, ils ont entendu parler de Gainsbourg et de NTM avant de venir en cours. Un peu plus rarement de Brassens mais quoi qu’il en soit, c’est une source de motivation évidente à s’inscrire.

Après il y a aussi ce paradoxe culturel français qui intrigue beaucoup les étudiants: en France, l’"anti-establishment" est un gage de qualité et d’authenticité intellectuelle. Ce qui est loin d’être le cas partout en Occident. Du coup derrière la présentation d’artistes, c’est aussi une forme de connaissance de la culture du pays qui semble leur plaire.

Enfin, pour ce qui est du choix des artistes a priori apprécié, il est totalement subjectif. Je ne me crois pas détentrice de la manière de conceptualiser ou de comprendre l’évolution d’une culture contestataire musicale en France. Bien au contraire, il s’agit dans le cours de montrer les multiples façons de penser et pratiquer l’art du questionnement des discours consensuels, conservateurs ou dominants. Et Brassens, Gainsbourg et NTM, qui sont les artistes-phares du cours, se valent, dans la mesure où tous ont apporté, à des époques et pour des générations différentes, des manières de rejeter ce qui a pu constituer la musique dominante, l’autorité, la façon officielle, sectaire ou élitiste de penser l’identité nationale.

*Comprenez-vous que le choix de NTM, comme objet d’étude universitaire, puisse surprendre en France?

**Barbara Lebrun: Oui, bien sûr. Ils représentent la remise en cause de l’autorité alors que l’université est le bastion de l’élite intellectuelle, de la culture légitime, du pouvoir. Mais c’est très banal, je pense, de valider la contestation contre l’ordre établi dans les milieux universitaires et éduqués ; d’ailleurs, nombreux sont les thésards amateurs de rap. Surtout, le choix de NTM est entièrement justifié pédagogiquement au niveau universitaire: leur sophistication musicale, leur discours de colère, la forme visuelle que prennent leurs chansons et leur identité artistique (pochettes de disques, vidéos, concerts, rapport aux médias) tout cela forme un matériau hyper-riche sémantiquement, que les étudiants prennent plaisir à décoder. En plus, le groupe a fait les couvertures des Inrockuptibles ou de Télérama : ils font donc aussi partie de la culture dominante. Et c’est aussi ce paradoxe que je trouve intéressant d’approfondir.

*Pensez-vous, dans le cadre de ce cours, à inviter des artistes pour interagir avec les étudiants?

**Barbara Lebrun: Ma faculté encourage le décloisonnement de l’enseignement, l’imbrication des cours avec les milieux professionnels ou médiatiques. Ils considérent que cela favorise l’épanouissement intellectuel mais aussi social des élèves. J’ai donc bénéficié de petites bourses pour organiser des visites professionnelles dans le cadre du cours. On ouvre alors l’évènement au public, et on garantit sa gratuité. En novembre 2011, j’ai invité le journaliste musical Bertrand Dicale, auteur notamment de biographies de Brassens et de Gainsbourg. Puis en novembre 2012, Jean-Daniel Beauvallet (rédacteur en chef des Inrockuptibles) a accepté mon invitation. Même formule, à chaque fois une cinquantaine de participants, des rencontres très riches en idées, une rencontre pendant 3 heures, c’était super. Je discute actuellement avec le directeur du French Music Bureau, à Londres, pour mettre sur pied une nouvelle rencontre pour le printemps prochain (2015), avec peut-être un artiste, mais rien de confirmé pour l’instant.