Peter Peter, l'exellence franco-québécoise

Peter Peter
La chanson québécoise francophone a trop souvent été réduite aux chanteuses qui risquent le pneumothorax à chaque tube. Face bien trop visible d’un iceberg d’une incroyable richesse. Citons simplement les subtils Philémon Cimon ou Pierre Lapointe, justement anciens compagnons de label (Audiogram) de Peter Peter. Doté d’un physique à faire passer le mannequin-chanteur Baptiste Giabiconi pour le sosie de Sim, ce Québécois de 33 ans installé à Paris nous avait déjà ravis il y a trois ans avec un second album futé, au titre houellebecquien: Une version améliorée de la tristesse. Un disque à l’électronique bien trempée et à l’écriture ciselée tout en ellipses très imagées.
 
Ce cumulard (auteur-compositeur-interprète-producteur) pousse aujourd’hui encore plus loin sa passion pour l’electro. C’est simple, Noir Eden démarre carrément comme un album de techno avec son beat puissant et ses nappes flottantes. Bien réel, le nom de ce fameux titre d’ouverture, est probablement l’une des plus belles chansons électroniques que l’on ait jamais entendues. Pas seulement pour cette musique brûlante, mais aussi pour ces paroles brumeuses, comme en suspension ("C’est un royaume où règnent la musique et le silence, il me fut entièrement légué, oui je pense, j’imagine que c’est bien réel").
 
Par la suite, moins effrontément dancefloor, notre homme-orchestre baisse le rythme avec justesse, tout en dirigeant ses machines d’une main ferme. On craque pour une troublante chanson de vampire, Nosferatu, ou Venus, subtile ode à… son chat qui taquine la «sexyness» pop d’un Julien Doré, jusqu’à cette chute tout acoustique, ou presque, probable clin d’œil à ses débuts, en 2008, quand le Québécois envoyait déjà du bois, mais uniquement à la guitare sèche. Les années ont passé, et il tient aujourd’hui dans le viseur ses modèles électroniques Jamie XX, Caribou ou Kaytranada, des producteurs qui ne sacrifient jamais la mélodie à l’efficacité. Sauf que Peter Peter rajoute, lui, la présence forte d’une voix singulière et fiévreuse entre Christophe et Stephan Eicher. 
 
Finalisé dans différents studios entre Paris et Montréal, avec l’aide de ses compatriotes Emmanuel Ethier et Pascal Shefteshy, Noir Éden est "l’album le plus 35m2" de sa carrière. "C’est un album plus personnel, plus home studio, DIY, moins esthète. Ça explique une partie de ses sonorités".
 
Comme chez Philip K. Dick, dont la lecture a beaucoup influencé ce troisième album, les frontières entre réel et virtuel se confondent, les fantasmagories peuvent être des réalités et le monde qui nous entoure un amer simulacre – un « noir éden », justement. La poésie de l’album est teintée de science-fiction, de spiritualité, d’ésotérisme, de créatures mythiques (Nosferatu, vision moderne du vampirisme sentimental), de relations fantasmées (les retrouvailles rêvées avec Damien, frère d’âme perdu de vue depuis 15 ans), de visions d’apocalypse (Allégresse), de muses félines aux pouvoirs insoupçonnables (l’insondable Vénus, "sommité indolente").
 
L’esprit libéré de ses bornes, Peter Peter éclate les frontières d’une musique formatée. Électronique mais charnel, froid et sensuel, noir et lumineux, années 80 et futuriste, enlevé et mélancolique, Noir Éden est un disque multiple, un album de science-fiction, une tentative de torsion des immuables ondes FM. Il est l’œuvre d’un garçon qui aime à la fois la brillance et le bizarre, qui cite du même souffle "Our Love" de Caribou et les mélodies de Michel Berger, son amour pour l’opéra rock (de Starmania à Phantom of the Paradise), le furieux Ariel Pink ou Céline Dion. La tortueuse "Loving Game" avait été, initialement, écrite pour elle. 
 
"Je voulais faire au départ mon album le plus pop, j’ai fini par faire mon album le plus bizarre. Les deux opposés sont présents, et se rejoignent".
 
En vidéo ci-dessous --> Peter Peter - Loving Game