Cali chante Léo Ferré

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Si les albums-hommage pullulent, au point de devenir un genre à part entière, peu s’avèrent véritablement réussis car la fusion entre deux univers parfois très différents n’est pas chose aisée. Beaucoup se sont donc cassé les dents sur cet exercice délicat, livrant des versions modernisées carrément ringardes, on pense notamment à l’album pseudo techno de Florent Pagny RéCréation (1999), ou des plages tellement respectueuses qu’elles n’apportent strictement rien à l’auditeur. Cali, avec cet hommage à Léo Ferré, parvient à éviter ces deux écueils et à livrer un disque cohérent, peut-être un peu trop long, mais toujours digne dans sa volonté de respecter l’ambiance des chansons du maître. On savait depuis les adaptations de Noir Désir que l’œuvre de Ferré était parfaitement soluble dans le rock, et notamment dans sa version militante de gauche.

Sans avoir recours à une instrumentation invasive, Cali a préféré une certaine forme de sobriété, tout en modernisant tout de même les arrangements. Il est ici accompagné par Steve Nieve au piano et François Poggio à la guitare électrique qui tissent derrière la voix du chanteur une ambiance intimiste, mais toujours au service de l’émotion. Enregistré en cinq jours, Cali chante Léo Ferré conserve une valeur essentielle dans l’œuvre de Cali, à savoir la fraîcheur et la spontanéité, quitte à ce que le chanteur soit accusé de temps à autre de dérapages vocaux. Cali, comme toujours, préfère chanter avec ses tripes et son cœur, comme l’aurait d’ailleurs fait Léo Ferré lui-même. Pas étonnant à l’écoute de ces différents morceaux que le fils de Léo, Mathieu Ferré, valide cette expérience et accepte même de lire le texte de L’amour est dans l’escalier sur la dernière plage de l’album.

Evacuant les adaptations de poèmes effectuées tout au long de l’immense carrière de l’artiste, Cali a choisi de se concentrer sur les chansons écrites par Ferré lui-même. Le choix fut sans doute cornélien, entre passages obligés (les standards C’est extra, Jolie môme et Avec le temps) et les classiques incontournables, mais moins commerciaux (La mélancolie, Ni Dieu, ni maître, Les anarchistes). Un regret personnel avec l’absence de La solitude qui, pour l’auteur de ces lignes est sans aucun doute la plus belle chanson de Ferré, et même l’une des plus belles de tous les temps, simplement.

Cela commence très bien avec C’est extra au rythme lancinant mené par le piano de Steve Nieve progressivement rejoint par la guitare électrique de François Poggio. L’ambiance est immédiatement posée. On enchaîne immédiatement avec l’un des plus beaux titres de l’album intitulé L’enfance, pourtant très intimiste, mais bouleversant par la beauté du texte et la voix d’un Cali très sobre. Une belle performance assurément. Ambiance moins poétique, mais plus sombre sur Vingt ans et son arrangement à base de guitare saturée. Ici, le maître d’œuvre est bien Cali, arrivant à donner à sa voix des accents du grand Léo. On retrouve l’intimisme, et pour tout dire la tristesse, de Ferré dans La mélancolie. Là encore on est totalement transportés.

On aborde ensuite un titre accessoire intitulé Ils ont voté. La chanson n’est pas mauvaise, mais elle donne surtout à Cali (à travers les mots de Ferré) l’occasion de déverser sa bile sur les Français qui votent n’importe comment. Les choses sérieuses reprennent avec Ni Dieu ni maître et Les anarchistes, deux standards repris avec talent et toujours un grand sens de la sobriété. Nouvelle intrusion de l’actualité à travers Les étrangers qui montre que l’œuvre de Ferré n’a jamais été aussi en prise avec les événements actuels. Là encore, Cali met en avant le texte, ce qui n’empêche nullement les arrangements de créer une ambiance anxiogène bienvenue.

Nouveau coup de cœur également avec une version passionnée de Thank you Satan où Cali peut enfin laisser s’exprimer sa fougue vocale. Il nous file clairement le frisson. On retourne à plus de légèreté avec l’enlevé Jolie môme, sympathique version qui vient animer un album globalement lent et mélancolique. L’arrangement quelque peu industriel sur Les poètes ne convainc qu’à moitié et le titre apparait ainsi comme un peu accessoire. Mais c’est pour mieux rebondir sur le troisième gros coup de cœur de l’album, la magnifique chanson La mémoire et la mer. Six minutes de pure poésie.

L’enchaînement avec Paris je ne t’aime plus se fait harmonieusement, mais cette fois la simple guitare sèche commence à quelque peu ennuyer, et ceci malgré un texte encore une fois magnifique. Même constat avec Le flamenco de Paris où l’on sent que l’ambiance musicale à la guitare électrique est plus ou moins improvisée. Cela nous amène vers le classique Avec le temps, déjà repris par tant d’artistes. Honnêtement, si cette version est correcte, elle n’est pas la meilleure existante. Enfin, le dernier titre permet au fils de Léo Ferré de lire un texte de son père sur une fort jolie improvisation des musiciens. Une belle conclusion pour un superbe album, dont on regrette peut-être quelques titres inutiles vers la fin. Il s’agit dans tous les cas d’une belle réussite et donc d’une excellente surprise, que les fans de Cali ne doivent absolument pas bouder le 5 octobre 2018.

En vidéo ci-dessous --> Cali - C'est Extra