CharlElie Couture poursuit sa route, il n'a même pas sommeil

CharlElie Couture

CharlElie Couture livre son dernier opus, "Même pas sommeil", est sorti le 25 janvier dernier. Fort d’une carrière de plus de 40 ans, le chanteur fait figure d’exception dans le champ de la musique populaire internationale. Créateur d’une œuvre pluridisciplinaire, Charlélie Couture fait partie de ces artistes inclassables qui nous emmènent à chaque fois là où on ne les attend pas. Après avoir exploité les répertoires musicaux cajuns avec son album Lafayette, sorti en 2016, il nous embarque pour de nouvelles pérégrinations. Né en 1956 à Nancy, il fut tout d’abord diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Son premier contact avec la musique, il le doit semble-t-il à sa grand-mère professeure de piano qui lui fit aussi découvrir la musique classique.

En 1978, après avoir présenté sa thèse de fin d’étude, il expose ses œuvres picturales au Salon des artistes indépendants de Paris et autoproduit son premier album 12 chansons dans la sciure. En 1981, suite à un deuxième opus intitulé Le pêcheur, il est repéré par le directeur d’Island Records, Chris Blackwell. Il rejoint cette même année le célèbre label pour lequel il enregistre Pochette surprise. Mais c’est l’album suivant, Poèmes rock, qui le fit connaître du grand public, notamment grâce au succès populaire de la chanson "Comme un avion sans ailes".

Résidant aux États-Unis depuis 2004, il enregistre en Louisiane l’album "Lafayette", sorti en 2016 et dans lequel il mettait à l’honneur la musique cajun. Trois ans après et de retour en France suite à l’élection de Donald Trump, il nous propose son dernier album intitulé "Même pas sommeil", marqué par une diversité d’ambiances musicales.

À travers ses œuvres, CharlElie Couture poursuit une quête vers ce qu’il nomme l’ "art total". Il faut rappeler qu’il est en outre l’un des théoriciens du multisme, démarche qui désigne la déclinaison de l’expression artistique sous différentes formes. Sa créativité bouillonnante trouve donc un exutoire non seulement dans le champ musical, mais également dans le dessin, la peinture et la photographie. Ainsi, ce sont ses propres réalisations qui ornent les pochettes de la plupart de ses albums.

Cette logique pluridisciplinaire et éclectique semble également avoir amené l’artiste franco-américain à cultiver son goût pour des esthétiques musicales différentes et il parvient ici à les allier sans pour autant que ses chansons y perdent en cohérence. La plupart de ses influences semblent issues des musiques populaires américaines, centrales dans son éducation musicale : les éléments du blues, notamment, structurent des chansons comme "Another Man Blues" et "Les heures caniculaires" . La première présente des interventions mélodiques passionnées à la guitare électrique, tandis que dans la seconde, celles-ci prennent un aspect plus nonchalant. De même, la guitare électrique saturée est très présente sur cet album et confère entre autres à sa chanson titre des accents blues rock avec lesquels l’artiste est familier.

Par ailleurs, on retrouve également des influences jazz dans certaines chansons,  qu’il exploite notamment au piano et ceci depuis le début de sa carrière. Elles sont surtout flagrantes dans "Résister sister" et "Le lamantin", dans laquelle il adopte un style pianistique syncopé et décalé caractéristique du ragtime. De même, l’intervention de la trompette dans ces deux chansons évoque celles du jazz New Orleans, ainsi que le jeu de musiciens phares comme Louis Armstrong. Cependant, on perçoit des influences extérieures dans les "Odes à l’est". La deuxième d’entre elles fait d’ailleurs entendre un jeu de violon dont les mélodies semblent inspirées des modes orientaux, également présents dans la musique klezmer new yorkaise.

Depuis le début de sa carrière, CharlElie Couture s’attache à explorer le conscient et l’inconscient et à traiter les grands enjeux de l’existence, à travers l’expression artistique. De fait, les chansons de cet album s’avèrent enracinées dans le concret, se référant au monde contemporain et à ses troubles. Ainsi dans "Toi, ma descendance", l’artiste nous fait part de sa grande inquiétude quant à l’avenir des générations futures dans un monde promis à la désertification par le réchauffement climatique. Dans "Another Man Blues", son adaptation du blues "Another Man Gone Done" popularisé autrefois par Vera Hall, il met cette fois-ci en scène une bavure policière, comme celles qui, ces dernières années, ont tué de nombreux Afro-Américains aux États-Unis. Il parvient ainsi à traduire la violence et l’horreur de cet évènement par une atmosphère sombre que l’on peut également retrouver chez des artistes comme Rhyece O’Neill. Cette ambiance est renforcée par les solos enflammés et captivants de Karim Attoumane à la guitare électrique saturée. À l’inverse dans "Les heures caniculaires", cette référence au blues prend des allures plus lascives et traduit une torpeur, ainsi qu’un aspect sensuel, voire érotique, qui tranche avec les atmosphères des autres titres. On y est happé par la passion et la virtuosité démontrée par le violoniste Pierre Sangra, lors de ses solos survoltés qui n’ont rien à envier à ceux des meilleurs guitar heroes dans le champ du rock.

Dans ces chansons, on retrouve avec plaisir la voix nasillarde, souvent plaintive et ô combien caractéristique de CharlElie Couture avec laquelle il travaille les sonorités des langues française et anglaise. Mais dans les "Odes à l’est", il adopte davantage une déclamation poétique, ainsi qu’un timbre plus grave et placide que l’on retrouve également dans "Toi, ma descendance". De même parmi tous ces titres, l’auteur du "manifeste de l’art rock" n’a pas hésité à revisiter à sa façon la chanson "Il est cinq heures, Paris s’éveille", de Jacques Dutronc, qu’il transpose dans le Paris actuel à travers "Même pas sommeil". S’il en réactualise le texte et l’instrumentation, il en conserve cependant l’agitation correspondant à celle du "réveil" de la capitale dès les premières heures de la matinée. Dans cet album, il semble également manier l’ironie par le contraste et les ambiances douces amères, avec habileté : "Le lamantin", par exemple, associe un rythme de chanson jazz festive et une trompette bouchée badine à un jeu de piano parfois dissonant et tirant sur le mode mineur. Il faut dire qu’elle met en scène un travailleur "senior" qui, voyant se profiler l’heure de son licenciement, choisit de finir au fond de l’océan lors d’un pot d’entreprise très arrosé.

À travers "Même pas sommeil", CharlElie Couture continue à se réinventer et nous démontre qu’une fois de plus, il ne compte pas s’arrêter en cours de voyage. Comme il le dit si bien, en dépit d’une carrière déjà bien remplie et jalonnée de 23 albums, le sommeil ne vient toujours pas. Heureusement, ce sera pour plus tard…

En vidéo ci-dessous --> Présentation de l'album "Même pas sommeil" par CharlElie Couture