Charles Aznavour, le dernier des géants de l’âge d’or

Charles Aznavour

Une page s'est tournée. L'image "cliché" n'est hélas cette fois pas excessive. Avec la disparition de Charles Aznavour, qui aura vaillamment joué les prolongations jusqu'à l'ultime limite de ses forces, c'est le dernier géant de l'âge d'or de la chanson française qui tire sa référence. Un géant, le petit Charles, avec son mètre 63 sous la toise? Oui, absolument, et à plus d'un titre. Il détient une série de records impressionnante, voire sidérante. Record de précocité: il était sur les planches à 9 ans, a commencé à chanter à 19 ans (en duo avec Pierre Roche), s'est lancé en solo à 26 ans, mais a dû attendre 10 ans pour triompher. Record de longévité: il occupait encore la scène à 94 ans et chantait au Japon quelques jours avant de rendre son dernier soupir, de regret sûrement, tant il aimait la vie.

75 ans de carrière sans véritable éclipse, qui pourra faire mieux? Record de fécondité: il a écrit les textes de plus de 600 chansons, composé près de 400 musiques, interprété et enregistré pas loin de 1000 titres avec souvent leur version en anglais, en espagnol, en italien, en allemand (une fois en russe, jamais en arménien). Record de célébrité -il est le seul artiste français, constamment en haut de l'affiche chez lui, à être connu, admiré, parfois adulé ou vénéré dans le monde entier: Amérique du nord, et pas seulement à New York, Los Angeles ou Montréal, Amérique du sud, avec des triomphes de Rio à Bogota, de Buenos Aires à Santiago du Chili, Moyen Orient, Extrême Orient, il était une idole au Japon, Afrique du Nord et de l'Ouest et bien sûr Europe, du nord au sud, de l'ouest à l'est, Moscou compris.

Plus international, la France n'a jamais eu, pas même avec Maurice Chevalier ou Edith Piaf. La seule star mondiale de la chanson hexagonale, c'était lui. Quel formidable ambassadeur culturel que cet enfant d'immigré arménien qui disait joliment: "Mon pays, c'est la langue française".

Record de diversité enfin, avec un répertoire extrêmement varié, même si l'amour, souvent malheureux, et la fuite inexorable du temps étaient ses thèmes de prédilection, et une carrière multiforme d'auteur-compositeur-interprète mais aussi d'acteur de cinéma dans plus de 50 films –dont une demi-douzaine de remarquables- où son intensité dramatique, sa dimension tragique, son air de chien battu à la Chaplin éclataient même dans les productions les plus médiocres. À lui seul, il occupait l'écran, empoignait le spectateur.

Les records c'est bien, mais ce n'est pas de cela que tous ses admirateurs inombrables ont à faire le deuil aujourd'hui. C'est son talent, son impeccable métier de showman, sa présence teintée de magnétisme, sa capacité à émouvoir, à faire sourire, à faire vibrer, et même à faire danser, par-delà les décennies et les générations, que nous allons douloureusement regretter. Une bonne cinquantaine de ses chansons sont et resteront sans doute des classiques, des standards, des succès indémodables, pour ne pas dire des tubes inusables. "Sa jeunesse", à "Emmenez-moi" en passant par "Je m'voyais déjà", "Il faut savoir", "Tu t'laisses aller", "La Bohème", "Hier encore", "Le cabotin", "J'aime Paris au mois de mai" sont déjà entrées dans la mémoire collective et le cœur pluriel du pays.

Ceux qui éprouvent aujourd'hui le plus cruellement la perte de l'artiste Charles Aznavour sont sans doute les baby-boomers, nés après la Seconde Guerre mondiale, et qui ont parfois commencé à aimer dès le milieu des années 50 cette voix voilée, éraillée, comme blessée, vibrante, poignante. Faire partie de cette génération et des admirateurs les plus précoces de Charles Aznavour. Après avoir acheté ses premiers 45 tours, avoir eu la chance de l'applaudir sur scène dès 1963 à l'Olympia pour son premier récital inoubliable et formi-formidable.

Pour beaucoups de gens, il reste l'une des voix et des figures les plus marquantes des sixties et des seventies que nous avons tant aimées et qui méritaient de l'être, au cinéma, dans la littérature, mais aussi et surtout dans la chanson. Pour cet art majeur, parce qu'universel et instantané, ce fut l'épanouissement "bouleversant" d'un âge d'or qui avait commencé à éclore dans la décennie précédente.

Tandis que les teenagers s'enflammaient pour les yéyés, et les ersatz de rockers, une large part de la jeunesse s'enthousiasmait pour les chanteurs et les chanteuses à texte qui constitueront une prodigieuse pléiade. Léo Ferré, Georges Brassens, Jacques Brel, Barbara, Guy Béart, Claude Nougaro, Jean Ferrat, Serge Gainsbourg, et bien sûr Aznavour, qui firent ensuite des émules.

Avec eux et quelques autres, et par un étrange effet de contagion ou d'émulation, notamment dû au patient apprentissage du cabaret et à son public exigeant, la chanson devint grande, comme on dit d'une certaine musique. Ciselée, mordante, lyrique, parfois militante, souvent poétique, dans leurs meilleures œuvres, Ferré, Brassens, Béart, Barbara soutiendraient la comparaison avec Rimbaud, Villon, Verlaine ou Baudelaire. Elle enchanta un bon demi-siècle qui en avait bien besoin. Une période bénie, une époque épique, un âge d'ôr, oui, qui risque de relever bientôt de la préhistoire, comme ces tendres souvenirs dont la flamme vacille et finit par s'éteindre.

Un à un, tous ces géants du verbe rimer et de la mélodie s'en sont allés, nous laissant au cœur autant de plaies ouvertes. Ces chagrins cumulés commencent à peser lourd et la mort d'Aznavour pourrait bien nous laisser définitivement orphelins. "Longtemps longtemps après que les poètes ont disparu/leurs chansons courent encore dans les rues..." chantait l'optimiste Charles Trenet, le pionnier éclaireur. Il ne nous reste qu'à le croire.

En vidéo ci-dessous --> L'hommage National à Charles Aznavour aux Invalides à Paris, en présence du Président de la République Française Emmanuel Macron et du premier ministre arménien, Nikol Pachinian.